Les solutions permettant de réduire l’impact environnemental des bâtiments se multiplient. Pourtant, leur déploiement à grande échelle reste difficile. Coût, normes, prise de risque, organisation des projets, … : derrière ces différents aspects apparaît une même nécessité, celle de mieux intégrer la chaîne de valeur dès la conception.
C’est une belle brochette d’acteurs et d’experts de la construction que Construire la Wallonie avait réunie en ce début septembre à Nivelles pour débattre d’un thème à la fois incontournable et souvent galvaudé : la construction durable. Autour de la table étaient rassemblés l’architecte-directeur de studio Guy Standaert (Assar – Part of Sweco) ; Loïc Hannard, Sustainability Officer chez l’entrepreneur général BPC ; les fabricants de châssis Pierret et Menuiserie Riche représentés respectivement par Vincent Havart, Ingénieur R&D et responsable certifications, et Bruno Riche, Administrateur ; le préfabricant d’éléments en béton Prefer en la personne de David Nigot, directeur Ventes et Méthodes; et enfin les clusters wallons Eco-construction et CAP construction, représentés respectivement par Anne-Michèle Janssen, directrice, et Pauline Bruge, coordinatrice R&D projets. Les débats étaient modérés par votre serviteur.


Le constat a rapidement fait consensus : la construction durable ne bute plus principalement sur un manque de solutions. Matériaux bas carbone (voire à empreinte carbone négative), isolants biosourcés, réemploi, outils d’analyse environnementale ou nouvelles méthodes constructives existent déjà. La difficulté réside davantage dans leur intégration aux pratiques courantes.
L’architecte Guy Standaert situe même le premier obstacle en amont de toute considération technique : « Le principal obstacle, c’est l’humain. On a tous du mal à nous projeter au-delà de nous-mêmes. » Une difficulté renforcée par une société peu encline à accepter le risque, alors que l’innovation suppose précisément d’accepter une part d’incertitude.
À cela s’ajoute l’organisation très séquentielle des projets. L’architecte dessine, le permis est demandé, les études se précisent, les entreprises interviennent et le projet est ajusté au budget. Or les décisions structurantes ont souvent déjà été prises lorsque les spécialistes des matériaux, de l’exécution ou de la durabilité entrent réellement dans le processus.
Pour Pauline Bruge (CAP Construction), cette organisation atteint aujourd’hui ses limites : « On arrive un peu au terme d’un process organisationnel à bout de souffle : trop souvent, lorsqu’on intervient, les décisions structurantes sont déjà prises et il est trop tard pour apporter son expertise ». L’enjeu consiste donc à passer du bâtiment traité chaque fois comme un prototype à des solutions reproductibles, partagées par l’ensemble de la filière.
Cette anticipation devient particulièrement importante lorsqu’il s’agit de matériaux alternatifs. Remplacer, en fin de conception, un isolant traditionnel par un isolant biosourcé plus épais peut modifier les fondations, les détails constructifs et même la surface disponible.
Anne-Michèle Janssen (Cluster Eco-construction), résume l’enjeu par un principe simple : « Il faut retrouver ce bon sens du bon matériau au bon endroit, pour le bon usage. »
La question dépasse donc le choix d’un produit. Elle touche l’architecture, la structure, les trames, l’orientation, la protection contre les intempéries, la maintenance et la fin de vie. Bruno Riche (Menuiserie Riche), insiste sur cette relation entre dessin et exécution : « En fonction des matériaux qu’on va mettre en œuvre, il y a moyen de faire des architectures qui leur correspondent. »
Penser l’exécution dès la conception permet également de limiter les variantes tardives qui, sous la pression budgétaire, font parfois disparaître certaines ambitions environnementales du projet initial.

Les normes et certifications ont occupé une place importante dans les échanges. Aucun participant n’en conteste la nécessité : elles garantissent la qualité, sécurisent les responsabilités et créent la confiance indispensable à l’adoption de nouvelles solutions. Mais elles peuvent également constituer un frein lorsqu’elles imposent des performances surdimensionnées ou lorsqu’une innovation ne correspond à aucune catégorie existante.
David Nigot (Prefer) cite notamment le cas de blocs de maçonnerie pour lesquels certains cahiers des charges demandent des résistances de 15 ou 20 MPa alors que 10 MPa suffiraient dans de nombreuses applications. Le mieux étant parfois l’ennemi du bien, cette surenchère peut s’avérer être un frein au développement de certains produits. « Tous ces petits excès (de zèle ?) mis les uns derrière les autres font qu’au final, des produits qui sortent des sentiers battus deviennent beaucoup plus complexes à faire accepter », constate-t-il.
La problématique prend une dimension supplémentaire à l’échelle européenne. Un essai réalisé en Belgique n’est pas nécessairement reconnu en France ou en Allemagne. Les hypothèses des analyses de cycle de vie elles-mêmes peuvent différer, par exemple sur la durée de vie attribuée à un produit.
Pour Vincent Havart (Pierret), l’objectif n’est donc pas de réduire les exigences, mais d’améliorer leur reconnaissance : « Ce qui manque, c’est la fluidité, la facilité de faire valider de nouvelles voies. » Une harmonisation permettrait notamment aux PME de ne pas supporter plusieurs fois le coût des mêmes essais.
Autre fil rouge : le prix. Dans la pratique, le coût direct de construction demeure souvent le critère déterminant. Or cette logique ignore la durée de vie, la maintenance, la réparabilité, la recyclabilité ou encore la valeur résiduelle des composants.
Un bâtiment est pourtant construit pour plusieurs décennies. Une solution plus coûteuse à l’achat peut s’avérer pertinente si elle nécessite moins de remplacements ou conserve davantage de valeur. Inversement, le surcoût initial reste une réalité difficile à absorber pour certains maîtres d’ouvrage.
D’où l’importance, selon les participants, d’agir également sur le financement. Des outils environnementaux tels que Totem pourraient progressivement servir de base à des mécanismes comparables à la PEB énergétique. Un bâtiment présentant un meilleur bilan environnemental pourrait, par exemple, bénéficier de conditions de financement adaptées.
Les expériences étrangères ont également alimenté le débat. La RE2020 française, qui intègre l’empreinte carbone et l’analyse du cycle de vie, a été citée à plusieurs reprises. Le principe défendu autour de la table n’est toutefois pas celui d’une rupture réglementaire brutale : les exigences doivent augmenter progressivement afin de donner aux industriels la visibilité nécessaire pour adapter leurs investissements.


Le réemploi illustre probablement mieux que tout autre sujet la distance séparant l’intention de la pratique. Récupérer un élément existant évite la production d’un élément neuf, mais soulève immédiatement des questions de stockage, de logistique, de traçabilité, de certification et de responsabilité.
Chez BPC, la plateforme Bazaar permet déjà d’identifier et de proposer des matériaux issus de chantiers. Mais leur remise en œuvre reste parfois complexe. Des portes résistantes au feu ont ainsi pu être réemployées à bon compte après recertification ; à l’inverse, pour les portes standards, le coût du réemploi était supérieur à celui d’une porte neuve. Ce qui n’était heureusement pas le cas des faux planchers.
Loïc Hannard (BPC), en tire un constat opérationnel : « Sur le papier, tout le monde est d’accord pour dire que le réemploi est une bonne chose, mais le secteur n’est logistiquement pas prêt. »
Cette difficulté invite surtout à déplacer le regard vers la conception des bâtiments futurs. Pour faciliter le réemploi demain, encore faut-il construire aujourd’hui des bâtiments démontables. Cela suppose des couches constructives séparables, des assemblages réversibles et des structures capables d’accueillir plusieurs usages successifs. Le bâtiment devient alors moins un objet figé qu’un stock de composants et de matières susceptible d’évoluer.
Au terme des échanges, aucun levier unique ne s’impose. La réglementation peut orienter le marché, mais doit être progressive. Les normes sont indispensables, mais doivent mieux accompagner l’innovation. Les matériaux bas carbone et à empreinte carbone négative existent, mais doivent être envisagés dès la conception. Le réemploi présente un potentiel important, mais exige de nouvelles filières et de nouvelles garanties. Quant au coût, il doit progressivement être considéré sur l’ensemble du cycle de vie.
Le dénominateur commun se situe finalement dans la collaboration. Architectes, ingénieurs, fabricants, entrepreneurs, maîtres d’ouvrage, certificateurs, assureurs et financeurs interviennent encore trop souvent successivement alors que les performances environnementales dépendent précisément de leurs interactions. C’est également ce que retient Loïc Hannard de son expérience de chantier : « Ce qui marche le mieux, c’est quand tout le monde se parle dès le début. Pour moi, c’est la clé. »
Passer à l’échelle implique donc moins d’accumuler les projets exemplaires que de transformer les enseignements de ces projets en pratiques reproductibles. Les solutions techniques constituent une partie de l’équation. La suivante consiste désormais à créer le cadre organisationnel, réglementaire et économique qui permettra de les employer couramment.


