La Wallonie surveille de près sa dette financière. Mais une autre dette, invisible, s’accumule au détriment des générations futures.
La Wallonie se serre la ceinture. Le budget initial 2026 prévoit plusieurs centaines de millions d’euros d’économies structurelles, un solde encore déficitaire, et le 21 avril dernier l’agence Moody’s a abaissé la note de crédit de la Région. Dans ce contexte, une ligne du budget est toujours la première que l’on rabote, parce qu’elle ne déclenche aucune protestation immédiate : l’investissement. C’est humainement compréhensible. C’est économiquement une erreur.
Pour rappel, l’investissement public belge est, avec celui de l’Allemagne, l’un des plus faibles de la zone euro. Depuis la fin des années 1980, il fluctue autour de 2 à 2,5 % du PIB – à peine de quoi compenser l’usure naturelle de notre patrimoine collectif, selon la Banque nationale de Belgique.
Car il existe deux dettes, et nous n’en regardons qu’une. La dette financière est chiffrée, suivie, notée par les agences. Mais une seconde dette s’accumule en silence, chaque fois qu’un pont, une école, une station d’épuration ou une route vieillit sans être entretenu : une « dette cachée » qui n’apparaît dans aucun tableau budgétaire. Elle ne pèse pas sur nous aujourd’hui – elle pèsera demain sur nos enfants, qui la rembourseront au prix fort, en réparations d’urgence et en infrastructures dégradées. Reporter un investissement n’est pas une économie : c’est transférer une facture, majorée, à la génération suivante.
D’où deux principes simples. Toutes les dépenses ne se valent pas : payer des intérêts est une charge ; rénover un pont est un actif qui servira des décennies. Une « règle d’or budgétaire » devrait protéger l’investissement productif des coups de rabot, comme un ménage distingue ses charges courantes de son crédit immobilier. Et cela suppose une comptabilité patrimoniale publique fiable : on ne rembourse pas – ni même ne perçoit – une dette que l’on refuse de mesurer.
L’infrastructure de demain, du reste, n’est plus seulement du béton : elle est résiliente face au climat, sobre en énergie et de plus en plus numérique. La maintenance préventive – entretenir avant de devoir réparer – évite les défaillances les plus coûteuses. Investir, ce n’est donc pas dépenser plus ; c’est dépenser mieux, et plus tôt.
Et l’urgence n’est pas que comptable. Les carnets de commande du génie civil ont reculé de 17 % en un an : ce sont des milliers d’emplois qui sont en jeu – des emplois locaux, ancrés dans nos communes, qui ne se délocalisent pas. Chaque chantier reporté, c’est de l’activité, des recettes et des savoir-faire qui s’effacent ici, chez nous.
Les solutions existent, et elles ne reposent pas que sur le budget régional. Les entreprises ont d’abord besoin de prévisibilité : un programme pluriannuel d’investissements, clair et stable, permet de planifier, de former et d’embaucher. La Wallonie peut ensuite mobiliser une ressource considérable qui dort à ses portes : l’épargne. En activant des partenariats public-privé bien conçus, cette épargne privée peut financer les infrastructures wallonnes plutôt que de sommeiller sur des comptes, au bénéfice partagé de l’épargnant et de la collectivité.
Que les choses soient claires : Embuild Wallonie ne demande pas de dépenser sans compter. Nous demandons de ne pas confondre rigueur et renoncement. La rigueur véritable, c’est aussi celle qui refuse de léguer une dette cachée à ses enfants. Investir aujourd’hui, c’est l’assurance de ne pas payer – et de ne pas faire payer – beaucoup plus cher demain.