Alors que la Wallonie doit rénover au minimum 3 à 4% de son parc immobilier chaque année pour respecter les objectifs climatiques européens, le rythme actuel plafonne autour de 1%. Les obstacles sont nombreux : manque de main-d’œuvre, lourdeur administrative, incertitudes économiques, capacités d’investissement des ménages… C’est dans ce contexte que plusieurs acteurs du secteur ont pris part à une table ronde centrée sur la rénovation durable, mêlant approches économiques, pratiques de terrain, et visions architecturales.


Réunis à l’initiative de Construire la Wallonie, ces profils variés – architecte, économiste, entrepreneur, fabricant – ont confronté leurs perspectives pour tracer des pistes de transformation. Et au cœur des échanges, une même conviction : la rénovation durable ne se résume pas à une performance énergétique chiffrée. Elle implique un changement culturel, structurel et collectif.
Dès l’ouverture, les débats ont rappelé les enjeux posés par les nouvelles normes européennes. La Commission demande un parc bâti « zéro émission » à l’horizon 2050, avec une étape intermédiaire pour les logements : dès 2030 (-16%) et 2035 (-20 à 22%) de la consommation énergétique. Parmi les propositions évoquées pour atteindre ces objectifs, certaines voix, comme celle de l’économiste Salim Chamcham (Embuild Wallonie), ont plaidé pour l’instauration d’un cadre légal structurant, inspiré du modèle flamand. Cela consisterait à conditionner certaines transactions immobilières à une performance énergétique minimale, afin d’enclencher un réflexe de rénovation au moment clé de la vente.
Selon lui, ce type de mesure permettrait aussi de rééquilibrer le marché immobilier, où des logements très énergivores continuent de se vendre à prix fort. En parallèle, il souligne la nécessité d’un soutien fort via des primes, incitations fiscales, des taux bonifiés et un soutien personnalisé, estimant qu’une obligation sans incitatif serait vouée à l’échec.

Mais la performance énergétique ne peut être le seul critère. Guy Standaert, architecte partenaire au sein du bureau assar architects, a plaidé pour une approche plus fine : « La rénovation ne peut être pensée de manière standardisée. Chaque bâtiment est porteur d’une intelligence constructive. Il faut la reconnaître et la prolonger ».
Cette approche contextuelle est d’autant plus cruciale dans le cas des bâtiments patrimoniaux. Là où les contraintes esthétiques ou techniques empêchent certaines isolations, il faut chercher d’autres solutions : isolation intérieure, double vitrage mince, ou travail sur les usages. « L’enjeu n’est pas seulement thermique, il est aussi sociétal », poursuit Guy Standaert. Les bibliothèques deviennent des centres de ressources numériques, les bureaux évoluent vers des espaces de coworking. Ces mutations peuvent justifier, renforcer, voire stimuler la rénovation.
Karim Bentebbouche, chef de projet pour BPC, l’a illustré avec des cas concrets, soulignant l’apport des technologies numériques. « L’utilisation des nuages de points permet aujourd’hui un relevé tridimensionnel extrêmement précis des bâtiments existants », explique-t-il. Grâce au laser-scanning, il est possible de générer une image complète de la structure, des altimétries aux moindres détails géométriques. « Le screening, à condition qu’il soit réalisé après le curage du bâtiment, constitue un véritable atout pour tout chantier de construction : il permet d’éviter les mauvaises surprises en phase de chantier, mais surtout, une modélisation fidèle qui respecte la complexité du bâti existant. »
L’innovation passe aussi par le réemploi des matériaux. Mais là encore, les intervenants ont dénoncé les difficultés structurelles à sa mise en œuvre. Karim Bentebbouche évoque la plateforme de réaffectation développée par son groupe : ∂
« Nous avons mis en place un système de stockage et de redistribution des matériaux inutilisés ou démontés, et nous l’avons baptisé Bazaar. Ce système était dans un premier lieu un outil interne, mais il est maintenant ouvert au public. Bazaar fait office d’aide à l’inspiration et la redistribution des matériaux inutilisés ou démontés. Pierres de façades, caillebotis, bordures en pierre bleue, dalles de plancher… : tout est minutieusement inventorié, trié, stocké ».
Mais ce système reste l’exception, et son efficacité dépend largement de la capacité à organiser dès le début du chantier un démantèlement méthodique. « Il faut autoriser des démontages exploratoires avant même le dépôt du permis. Aujourd’hui, c’est interdit. Mais sans ces diagnostics, on avance à l’aveugle », regrette-t-il.
Le réemploi nécessite aussi de nouvelles compétences. Des experts du tri, du conditionnement, de la logistique. Des profils encore trop rares. Guy Standaert confirme : « Il faut former des spécialistes capables de documenter les gisements de matériaux, d’assurer leur traçabilité, leur conformité. Ce n’est pas qu’une question technique, c’est un nouveau métier ».
La pénurie de main-d’œuvre est l’un des freins les plus fréquemment cités. Mélanie Furnémont (Briqueteries Nelissen) en fait l’expérience au quotidien : « Nos systèmes d’isolation intégrés sont performants, mais peu posés. Il n’y a pas assez d’ouvriers formés, et les formations techniques sont à la traîne ».
Elle souligne également un problème d’image du secteur, en particulier chez les jeunes : « Dans certaines écoles, le bâtiment est encore vu comme une voie de garage. Il faut revaloriser ces métiers, montrer qu’ils allient technique, durabilité et innovation ».
La situation est d’autant plus alarmante que les exigences techniques augmentent. Karim Bentebbouche ajoute : « En rénovation, on ne travaille pas comme en neuf. Il faut des profils capables d’interpréter, de s’adapter, de comprendre la logique structurelle de l’existant ».
La rénovation est souvent plus difficile à planifier que la construction neuve. Elle implique des surprises, des ajustements, une grande coordination. L’approche en « bouwteam », qui réunit concepteurs, entrepreneurs et maîtres d’ouvrage dès le début d’un projet, est une réponse possible. Mais il divise. Guy Standaert reste prudent : « Le bouwteam peut devenir un prétexte à lisser la créativité, à imposer une logique de coûts au détriment de la qualité architecturale ». Karim Bentebbouche nuance : « Bien structuré, le bouwteam permet au contraire de mieux anticiper. Mais encore faut-il que les obligations soient claires dès le cahier des charges ».
Mélanie Furnémont, elle, cite un projet emblématique où la coordination a failli : « Sur un grand chantier, une mauvaise mise en œuvre a conduit à démonter 6000 m² de façade. Les produits étaient bons, les intentions aussi. Mais le dialogue n’a pas eu lieu au bon moment ».


Pour Salim Chamcham, la solution passe aussi par une logique de massification contextuelle. Il évoque un projet pilote à Braine-l’Alleud et porté par le secteur (Embuild Wallonie, Buildwise et GreenWin) et le Gouvernement wallon, baptisé « RENO+ » : « L’idée est de proposer, à l’échelle d’un quartier, un programme de rénovation groupée. On part, par exemple, sur 30 toitures à refaire. Cela crée une dynamique collective, une simplification pour les entreprises, et une baisse des coûts ». Pour ce projet pilote, il faut toutefois souligner que les travaux entrepris ne nécessitaient pas de permis d’urbanisme, ce qui a facilité la tâche des acteurs impliqués.
Chaque habitant qui rejoint le « train » est accompagné, conseillé, orienté vers des solutions techniques et financières adaptées. « C’est un modèle d’efficacité, à condition qu’il soit soutenu politiquement dans sa phase de démarrage », insiste Salim Chamcham. Le programme inclut également un accompagnement personnalisé via le système SIARE (Service intégré d’Accompagnement à la rénovation énergétique).
Cette logique collective répond aussi à une réalité humaine. « Rénover seul dans une rue délabrée, c’est démotivant », explique Guy Standaert. « Mais s’il y a une dynamique de quartier, on entre dans un
cercle vertueux ».
Tous les intervenants s’accordent à le dire : le modèle actuel ne suffit plus. Il faut rénover mieux, plus vite, mais surtout plus intelligemment. Cela passe par des outils numériques, des dispositifs législatifs clairs, des incitations financières ciblées, mais aussi une revalorisation du travail manuel et une modernisation de la formation.
Ou pour conclure sur les mots de Salim Chamcham : « La rénovation durable, ce n’est pas un luxe, c’est une nécessité sociale et climatique. Et ce n’est pas l’affaire d’un seul acteur. C’est un chantier collectif, où chaque maillon doit évoluer en interaction avec les autres acteurs de l’écosystème de la rénovation ».