Logements à construire, bâtiments à rénover, ponts à consolider, réseaux d'eau à moderniser : la Wallonie a devant elle un immense chantier. La Région doit produire environ 65 000 logements supplémentaires d'ici 2030 pour répondre à la croissance du nombre de ménages, tout en s'attaquant à un parc immobilier vieillissant : plus de 80 % des logements wallons sont aujourd'hui classés entre C et G sur le plan énergétique, et le taux de rénovation devra être multiplié par dix pour espérer atteindre l'objectif européen d'un parc moyen classé A à l'horizon 2050. Du côté des infrastructures, la Wallonie gère plus de 6000 ponts et tunnels, dont près de 300 doivent être remplacés ou nécessitent une rénovation structurelle – un patrimoine vieillissant qui appelle un rythme de rénovation soutenu dans les années à venir. Et derrière chacun de ces chantiers, il y a un matériau que l'on ne voit plus tant il est devenu évident : le béton, et son liant, le ciment, ou plutôt les ciments.
Sans eux pas de fondation, pas de pont, pas de bassin d'orage, pas de revêtement drainant qui permettent à l'eau de pluie de s'infiltrer, etc. Les ciments ne sont pas des produits parmi d'autres : ils sont la colonne vertébrale silencieuse de la chaîne de valeur de la construction.

Cette chaîne de valeur, on l'imagine souvent dominée par quelques multinationales. La réalité est plus nuancée. Selon Embuild, le secteur wallon de la construction compte 35 000 entreprises, dont 96 % emploient moins de 10 travailleurs : ce sont donc, très largement, des PME et des indépendants qui bâtissent la Wallonie au quotidien. La filière dans son ensemble représente près de 100 000 emplois et pèse pour environ 6 % de la valeur ajoutée de la Région.
Autour du béton lui-même, ce tissu de PME se prolonge. La FEBE, fédération belge de l'industrie du béton préfabriqué, rassemble plus de 80 entreprises, souvent des sociétés familiales. Côté béton prêt à l'emploi, 48 des 128 entreprises membres de Fedbeton sont établies en Wallonie, avec des centrales réparties sur tout le territoire. Au total le secteur du béton représente environ 10 000 emplois et un chiffre d’affaires de 2,5 milliards d’euros.
En amont, l'industrie cimentière belge reste, elle, une industrie compacte : quatre cimenteries wallonnes et trois sites majeurs de production situés en Flandre, environ 7 millions de tonnes de ciment produites chaque année, pour un chiffre d'affaires d’environ 800 millions d'euros.
Ce tissu a une particularité précieuse : il est local. Le ciment consommé en Belgique est fabriqué à partir de calcaire extrait de nos propres carrières, transformé dans nos propres usines, par des travailleurs de nos régions. Dans un contexte où l'autonomie stratégique devient un enjeu géopolitique, disposer d'une production nationale de ce matériau essentiel à la construction n'a rien d'anecdotique.

Ce secteur, pourtant, ne se contente pas de produire : il se transforme. La décarbonation du secteur repose sur trois leviers principaux – améliorer l’efficacité des fours, optimiser les recettes de ciments en diminuant la quantité de clinker, et, pour les émissions de process liées à la cuisson du calcaire, déployer la capture et la séquestration du carbone (CCS).
Trois projets industriels incarnent aujourd'hui cette ambition : Go4Zero chez Holcim à Obourg, Anthemis chez Heidelberg Materials à Antoing, et CCBeNetZero chez CCB à Gaurain-Ramecroix. Mais capturer le CO2 à la cheminée ne suffit pas : il faut ensuite le transporter vers la mer du Nord pour l'y stocker durablement. Cette infrastructure de transport, comparable par son ampleur au réseau de canaux du 19e siècle, constitue le chaînon indispensable sans lequel les efforts industriels resteront lettre morte.

Les investissements requis se chiffrent en centaines de millions d'euros par site. Les décisions d’investissement sont déterminantes et ne se feront que si un cadre politique clair, volontariste et incitatif les accompagne.
L'enjeu dépasse le seul climat. Sans engagement ferme des pouvoirs publics aujourd'hui, ces projets pourraient tout simplement ne jamais voir le jour – et avec eux, c'est la capacité de la Belgique à produire elle-même ses ciments qui serait menacée, au profit d'importations lointaines et nettement plus carbonées. La Belgique perdrait alors la maîtrise d'un matériau stratégique pour construire ses logements, rénover ses ponts et bâtir son avenir. La technologie, elle, est prête. Le moment de décider, lui, est déjà là.